Compte-rendu du concert du 23 février 2002.

Bien sûr, je m’attendais à ce qu’ IQ déclenche la tempête ce soir, mais de la à être pris dans un véritable blizzard (au sens propre) de neige et de vent au point de rouler à 40 à l’heure (km, pas miles) sur l’autoroute, là, ils exagèrent, que je me dis en moi-même au volant ! ! ! Enfin bon je suis parti tôt pour assister aux préparatifs et tout ça, et je ne suis donc pas à ¼ d’heure près. J’en profite pour me dire que 4 des 5 gaillards de ce soir étaient déjà dans IQ il y a 20 ans, et que le 5ème en fait également partie depuis près de 10 ans maintenant … Bel exemple de longévité et de fidélité ! Tout cela mérite effectivement d’être dignement fêté, et je m’attend à la toute grosse foule puisque presque toutes les places sont déjà vendues. Heureusement, me dit Francis, avec la neige, y en a qu’auraient encore été capables de ne pas venir …

Il est bientôt 17H00 et le montage de la scène se termine à peine. Dans un calme absolu, je dirais même une lenteur organisée. Je reconnais le sonorisateur, un calme de chez calme déjà venu récemment avec Jadis, je crois. Mike Holmes, en tenue de ville très séante qui le fait ressembler à un fonctionnaire des postes londoniennes, et Paul Cook, en short et tee-shirt beaucoup moins séant lui donnant tous les airs d’un camionneur au long cours, surveillent paisiblement l’installation de l’écran dans le fond de la scène. En fait un drap pendu sur une corde destiné aux projections d’images psychédéliques dont IQ est friant. Il paraît qu’il leur a fallu une heure de discussion pour établir la place de la batterie, et autant pour les claviers qui, de toutes façons, ont quand même ensuite été reculés … et tout ça dans un calme imperturbable.

Imperturbable même quand quelque chose ne va pas. La colonne de droite ne rend pas les basses. Il dit au micro quelque chose comme " Miiiisssteeer Fraaaaaaannncisssssss …… Iiiii haaaaave noooo baaaaasssss onnn thheee riiiightttt ". Et après que Francis et Gaston (le sono-retour du Spirit) se soient agités à trouver le pourquoi, retentit un lascif " thhhhhaaannnnnnnkkk yoouuuuuuuuu … " dans la sono …

Martin Orford fait son entrée et nous échangeons quelques mots. Nous aurons un interview pour le prochain Prog-résiste. Paul Cook me parle de la tournée ; seulement 9 dates, mais toutes excellentes jusqu’ici ; avec une préférence pour un gig en Allemagne et celui d’hier à Zoetermeer. Il est content de venir enfin découvrir le Spirit of 66, qu’il voit pour la première fois. Pas comme Martin Orford, grand habitué des lieux avec Jadis. Pendant ce temps, Mike Holmes et Peter Nicholls sont occupés à surfer sur le net, à la recherche de vieilles photos de classes où ils sont tout heureux de se retrouver ! C’est vrai que leur collaboration musicale date de l’école, mais les photos ici datent de manifestement plus longtemps encore.

Je suis appuyé sur une table haute en train de regarder Paul frapper un par un ses toms de batterie pour le réglage-son, quand je " ressens " une vigoureuse tape sur la fesse droite …. Pas besoin de me retourner, je suppose qu’il s’agit de ce diable de John Jowitt qui vient d’arriver ! Exactement c’est lui, qui part dans un rire guttural dont il a le secret. Comment vas-tu, vieille chose ? Bien évidemment qu’il va ; tant qu’il peut jouer il va bien, le John. Décidément, je ne l’ai jamais vu autrement que de bonne humeur, celui-là !

Francis me parle de tout un tas d’énormes projets dont il vous parlera lui-même bientôt, quand Paul Cook vient poliment lui demander s’il ne pourrait pas avoir une bière. Brune ou blonde ? Blonde ; on va lui mettre une Leffe. Paul goûte, ne dit mot, mais tel un calice la transporte entre ses deux mains pour la faire tester par les autres … le résultat ne se fait pas attendre : Francis doit aligner une tournée de six Leffe …. Ah la bière belge ! !

Sur le bar près de l’ordinateur est abandonné un papier laissé par Peter, avec manifestement une caricature de Mike Holmes dessinée de sa main… ça c’est un souvenir pour la cave à Piero ! et qui dénote bien de l’humour complètement british qui règne dans ce groupe … il n’est pas toujours évident de savoir quand ils sont sérieux ou pas !

   
Soundcheck de l'après-midi : "C'est donc ici, ce Spirit dont toute l'Angleterre parle ...."

Vient le moment du sound-check proprement dit. Jusqu’ici tous les musiciens sont passés à tour de rôle dans les " mains " du sonorisateur toujours aussi lymphatique, " the tauuuuuuuurussssss, pleaaaaaaaaaazzzzzz ", et les sons pris un par un ne sont pas phénoménaux. Cela ne m’a pas paru sortir de l’ordinaire. Sauf peut-être le synthé-guitare de Mike, qui joue parfois en double son direct/synthétisé assez saisissant. Par contre, dès qu’ils se mettent à jouer ensemble, boum, c’est le pied, la grande classe, la complémentarité parfaite ! ! et dire que c’est même pas encore réglé. C’est ça, la magie d’un groupe qui se connaît bien. En guise de test, ils jouent quelques morceaux de The Lens, et je m’attend donc à en avoir une tranche en première partie tout à l’heure, ce que me confirmera John.

Après 20 minutes retentit le " OOOOOOOOkkéééééééééé itt’ssssss goooooooood for meeeeeeeee " qui ponctue la fin de sound-check. On va aller manger. 11 repas chinois, dont 4 végétariens. C’est pas de la nourriture ça, s’exclame John Jowitt en parlant des assiettes végétariennes ! il est d’ailleurs le seul à accepter un verre de vin rouge, et tant mieux, ça me permet d'en avoir un verre aussi !

Les premiers spectateurs arrivent déjà, et le concert ne commence que dans 2 heures ! En attendant Agnès et Alice (ma fille, 11 ans) pour qui je garde une place au balcon (elle est encore un peu jeune pour se faire écraser par Fred au pied de la scène ;-)) ..), je taille une bavette avec le chauffeur du bus. Le bus dans lequel a voyagé IQ pendant cette tournée, 2 étages, hyper moderne, et loué à une société dont mon interlocuteur est employé. Avant d’aller se coucher (il roule de nuit), il me parlera un peu de son métier, de la façon dont il faut conduire pour laisser dormir les artistes, du choix des routes opportunes au repos, et des groupes qu’il a déjà véhiculés (Rolling Stones, Bon Jovi ….). Un vrai, quoi, …

Tous les copains arrivent, on jette les bases de notre voyage au festival d’ Ortez à la Pentecôte, ça discute dans toutes les langues aux quatre coins de la salle, Allemand, Néerlandais, Côte d’Opalien, Wallon, et il faut que j’utilise encore mon appareil-photo et le vif désir de vous les montrer pour me frayer un passage jusqu’à la scène quand retentissent les premières notes. J’en profite d’ailleurs pour remercier tous ces amis compréhensifs (et de plus en plus nombreux) qui acceptent de ne pas trop m’en vouloir pour cette impolitesse caractérisée …

       
Première partie : THE LENS ou " IQ avant IQ - avec le look top ringard" !!

Peter vient d’annoncer " The Lens " en première partie. Pour ceux qui l’ignorent encore, The Lens est le groupe dans lequel se trouvaient Mike Holmes et Martin Orford à la fin des années ’70 avant de fonder IQ, et dont ils viennent de rejouer complètement les compositions d’époque sur un tout nouveau CD. Ils arborent le look top ringard de rigueur, avec énormes perruques bouclées noires et habits d’époque. Même la voix de John Jowitt qui salue entre les morceaux semble venir d’outre tombe. Musicalement, il s’agit bien évidemment de pré-IQ manifeste, avec une tendance atmosphérique plus poussée. Je ne dis pas que c’est du Ozric, mais l’utilisation de la guitare s’en rapproche souvent. Le jeu de Mike semble en tout cas avoir beaucoup plus évolué en 20 ans que celui de Martin. La prestation est plus que poliment accueillie par un public qui ne demande manifestement qu’à s’emballer. Je sens que ça va encore " pècher ", ce soir !

La principale question est maintenant de savoir comment ils vont commencer, et je me suis bien gardé de regarder le papier aux pieds de Peter, histoire de me conserver l’effet de surprise. Quelques nappes de claviers pour laisser ces messieurs s’installer, et Martin part dans un arpège rapide et saccadé en double 7/8, qui retombe toutes les quelques mesures dans un 8/8 bien carré encore accentué par la basse …. Les connaisseurs auront déjà reconnu " Awake and nervous ", du premier album (1983). C’est donc comme si on allait redérouler les années en partant du début. Bien, bien, allons-y. Peter entre en scène, houla ! , avec le grimage d’époque : yeux cernés de rouge vif et de bleu roi sur un visage blanchi … tout y est … et c’est awake et particulièrement nervous, ce soir, ça va barder ! Deux morceaux enchaînés de " The wake " (1985) pour suivre, cela suit une certaine logique, avant de faire la première entorse à la ligne du temps : " The wrong side of weird ", pièce inaugurale du dernier album. J’adore vraiment. Long arpège de synthé descendant 3 octaves de DoMajeur, puis de SibMajeur, sur une basse de Taurus à faire trembler les murs, avant que la guitare ne démarre en saccade de riff contrastant le phrasé coulé et mélodique du chant. Energie folle, breaks virevoltants, j’adore vraiment, et c’est tellement mélodique, tellement chantant … enfin, quand on connaît un peu, quand même.

   

Surprise, Peter pousse la coquetterie à nous parler en français ; et pas seulement dire bonjour, il fait des phrases, et des vraies ! De lui se dégage un charisme certain, aucun doute là-dessus, et puis il a de la bouteille aussi. Il joue également sur cette froideur distante que lui procure son maquillage, en la mélangeant d’un humour radicalement anglais, notamment dans ses réparties avec le public qu’il fait taire quand on ne l’écoute pas ou qu’on ose l’interrompre …. Peter, charisme, prog, …. Hmmmmm, ça fait 20 ans qu’on le dit et c’est une porte ouverte dans laquelle je m’enfonce …. La similitude avec l’ " autre " est frappante, même physiquement, enfin quand l’ange avait des cheveux, je veux dire … La grande différence, finalement, c’est que l’un a certainement participé à l’invention du rock progressif, tandis que l’autre en compose et en joue encore aujourd’hui. Quelle est la mauvaise langue qui vient de dire qu’il devait aussi y avoir une petite différence au niveau du portefeuille ? ?

Deux excellents morceaux enchainés de " Ever " (1993) pour suivre, avant de se relancer dans 2 pièces de bravoure du dernier album. " Erosion ", d’abord, où les claviers sont merveilleux d’intensité, un peu étranges et sombres, on penserait même à du Nolan ; la guitare de Holmes ajoute au lugubre, avant qu’il ne se lance dans l’endiablé solo ravageur de ce morceau. Mike Holmes joue de la guitare de façon très " collante " à son look, très propre, précise, nickel, sans exhibitionnisme déplacé, mais avec parfois cette énergie rentrée qui tout à coup se libère et ne doit rien à personne. Puis vient le sublîme " 7th House " qui me fout les frissons à tous les coups. La mélodie de chant est simplement divine, avant que ne se déclenche la grosse armada, avec une basse qui suit tantôt la guitare, tantôt la batterie. Et puis je me souvenais d’un passage en 7/8 sur ce morceau, et j’essaie désespérément de le retrouver en comptant discrètement sur mes petits doigts. Je viens de le trouver, oui, c’est ça c’est maintenant, quand je vois Martin levé derrière ses claviers en train de me faire " SE-VEN SE-VEN " ostensiblement avec sa bouche en voulant m’aider ! ! ok ok Martin, ça va j’ai compris merci ! ! Et John se marre, lui évidemment …

" Nous allons faire un petit peu de Subterranea ", qu’il dit Peter … avec la partie centrale de " The narrow margin ". C’est ici que les ennuis technique de Mike commencent, et le morceau sera joué pratiquement sans guitare, sauf à la fin où tout content et sous nos applaudissements, il peut envoyer son solo …

Un vieux " " It all stops here ", et ils envoient " The guiding line ", dont le début très calme se fait en duo piano voix. C’est quand on se calme qu’on se rend compte à quel point on a chaud et on s’énerve …. Je meurs de soif, mais avec le monde qu’il y a, inutile d’espérer atteindre le bar et revenir promptement à bon port. Que faire ? J’ai trouvé ! Je montre clairement, geste à l’appui, à John qui attend dans l’ombre le retour de la basse, toute l ‘étendue de ma souffrance ….. il me mime .. " beer ? " ben yes of course " wait a minut " qu’il me fait comprendre … et lorsqu’il reprit sa place à l’avant de la scène, il avait dans la main gauche de quoi me sauver le gosier …. Sympa, non ? ? Qu’elle est bonne, cette cannette !

Voilà maintenant plus d’une heure et demi qu’ IQ est sur scène, (2 heures en comptant The Lens), et on sent la " première " fin approcher. Qu’est-ce qu’il vont nous faire …. Peter prévient : celui-ci est vieux, et long. Long de 20 minutes. Cette fois, même les incrédules osent y croire : ils vont jouer l’intégralité de " The Last Human Gateway ", la magistrale et épique pièce maîtresse de leur premier album " Tales from the lush attic ". Et là, on atteint le nirvana, le ravissement absolu ; la folie dans la salle monte encore d’un cran, tout le monde chante et saute (hurle et trébuche, pour certains .. ;-)) ..) . C’est vraiment l’apothéose, semble-t-il. Une pièce de prog dans la plus pure acceptation du terme, qui transforme à nouveau le Spirit en ce qui devient une habitude pour lui : un chaudron magique.

Les musiciens disent au revoir, mais on voit bien que c’est parce qu’il faut bien, ils en veulent encore autant que nous, il est clair que tout le monde s’amuse.

Gag, certains distribuent dans le public des feuilles indiquant " UNDRESS ", que nous exhibons au groupe étonné et rigolard revenu sur scène. Bien évidemment, ces feuilles se retrouveront rapidement transformées en projectiles atterrissant sur la scène, principalement sur un Mike Holmes complètement débridé.

       

La folie collective, tant dans la salle que sur la scène, ne va faire que s’amplifier tout au long de ces rappels que je vous livre en vrac : " Subterranea ", " Human nature " et " Headlong ". Ils reviennent chaque fois plus déchaînés, sautant sur place, rigolant, renvoyant les boulettes de papier qu’ils viennent de recevoir, hurlant leur joie et plaisir d’être là pour nous ! La folie des grands soirs, difficile à expliquer avec des mots pour ceux qui n’ont jamais connu le Spirit dans cet état.

Ils reviennent encore … simplement saluer ? non, pas du tout, instrument en main, il vont rejouer, c’est sûr ! Oui mais voilà, la guitare de Mike recommence à faire des siennes et il faut meubler un peu. Peter : " vous savez que nous fêtons les 20 ans de IQ … " ; nous, l’interrompant impoliment, mais accompagnés par les autres musiciens : " happy birthday to you, IQ …. " ; Peter : " mais c’est aussi le birthday de Cookie ! ! ! " ; et tous, hilares, " Happy birthday to you, Cookie … ". Ekwè, cette guitare, toujours pas en ordre ? bon, se dit John, faisons un petit quelque chose, et il lance le phrasé de basse tellement connu de " Stand by me " (c’est pas du IQ, hein !), repris par la salle, puis Martin, puis Paul, et finalement Peter qui connaissait visiblement les paroles du premier couplet ! Aaaaaaaaaahhhhhhh, la guitare remarche, et c’est parti pour un ultime et fastueux " The Wake ", notre dernier cadeau de ce soir …..

 


le meilleur concert de la tournée .... dixit eux-mêmes !!

Dernier cadeau ? non ; il nous feront encore la gentillesse de terminer la soirée en notre compagnie, dans la salle, signant 100 autographes avec le même sourire, acceptant toutes les photos sans jamais rechigner. Certains s’en sont retournés avec d’autres souvenirs aussi, les onglets de Mike, ou même les baguettes de Paul. Ils nous avoueront aussi tous avoir passé ce soir le meilleur moment de cette désormais défunte "tournée du 20ème anniversaire". Mais au Spirit, c'est normal ...

Et puis, ça a quelque chose, même à notre âge soi-disant de raison, de se faire saluer " my friend " par des gens dont on apprécie autant la musique, par un type qu’on respecte autant que Martin Orford ou John Jowitt. Une chose quand même, John, la prochaine fois, ne serre pas les bras si fort … j’ai toussé pendant 5 minutes ! ! !

Chacun d’entre nous, moi comme les autres, est retourné avec un petit bout d’ IQ dans son cœur. Puissent-ils en avoir encore longtemps à distribuer, des morceaux de cœur ……..

 

   
Ma fille Alice, avec Martin et Peter ...